Ce n'est pas habituel, j'ai lu le dernier prix Goncourt, et je n'ai pas regretté. La première qualité de l'ouvrage est la concision qui ne peut être efficace, comme elle est ici, que par des idées claires et de la documentation sérieuse. La deuxième qualité est l'écriture, précise, élégante, sans chichis inutiles. La troisième qualité est la densité politique (que le mot "politique" ne décourage personne, la lecture de l'ouvrage est très agréable et intéressante) qui, de manière étonnante, se réalise à partir d'anecdotes qui ont la qualité de pièces de théâtre ou plus encore de scènes cinématographiques.

L'auteur nous place dans l'intimité des personnages qui sont au pouvoir, qui sont par leur position les acteurs principaux de la tragédie qui est en train de se nouer dont nous connaissons l'immense coût pour les peuples en vies humaines et en destructions matérielles, dont nous savons que l'impensable se réalise par la Shoah.

L'auteur  montre que la prise du pouvoir par Hitler n'était en rien inéluctable. Les proximité familière de Chamberlain et Ribbentrop, par exemple, les mises en scène, par moment comiques, lors de réunions officielles entre chefs d'état, la réunion des magnats de l'industrie convoquée par Goering pour obtenir le financement du parti nazi, etc...autant de faits qui rétablissent quelques vérités sur les responsabilités politiques du patronat allemand, des dirigeants anglais et français, des dirigeants d'autres pays européens, dont l'Autriche.

Il montre que la supériorité de l'armée allemande, de son incroyable avance technologique, est une fable. Ceci est à rapprocher de l'ouvrage de Marc Bloch "L'Étrange défaite".

"L'ordre du Jour" est le premier ouvrage récompensé à ce niveau de popularité qui rompt avec un lieu commun : expliquer le nazisme par une sorte d'hystérie du peuple allemand qui le pousse à suivre Hitler. Lieu commun qui se complète par la mise en parallèle des "totalitarismes", banalisation irresponsable du régime criminel nazi, et qui fait l'impasse totale sur les agissements des "élites" politiques françaises, anglaises, polonaises, etc...

"L'ordre du jour" est un premier pas dans la réécriture de l'Histoire de la prise du pouvoir par Hitler. Une réécriture car ce qui nous a été enseigné dans nos écoles depuis les années de guerre froide, est une bien mauvaise écriture.

On ne peut comprendre les agissements, les capitulations, les complicités qui sont démontrés dans le livre de Eric Vuillard, si on ne voit pas que le seul projet politique, l'obsession des "élites" politiques et économiques était "faire barrage au bolchévisme". "Plutôt Hitler que le Front Populaire" était le mot d'ordre du grand patronat français.