Autrefois on entendait par les partisans comme par les adversaires de l'intégration européenne "nous avons fait l'Europe économique mais pas l'Europe politique". La crise de l'Union Européenne ne permet plus aux eurocrates et europhiles de parler facilement d'intégration économique mais on veut toujours justifier la crise par un manque d'Europe politique.

Idée complètement fausse. L'Europe économique n'existe pas puisque les législations sur l'économie, le travail, les garanties sociales, etc. des différents états ne sont pas harmonisées. En revanche la Commission Européenne, pratiquement affranchie du contrôle du Parlement Européen, donc du suffrage universel, dicte sa loi dans tous les domaines à des gouvernements qui acceptent cela de bon gré, puisque ce sont eux qui nomment les commissaires. C'est ainsi que la politique ultra libérale s'impose aux citoyens européens. Les gouvernements nationaux y trouvent leur compte puisqu'ils se défaussent de leur responsabilité sur la Commission.

Comment une telle idée fausse, l'Europe politique n'existerait pas, peut-elle devenir à ce point un lieu commun ?

Pour comprendre il faut considérer comment se construit une entité politique, commune, région, état.

C'est la géographie qui impose sa marque en ce domaine. Des relations humaines se nouent sur le principe du voisinage et forment des entités politiques. Il ne faut surtout pas négliger le temps historique qui permet de construire ces entités. Un état, la France par exemple, ne peut s'envisager que comme association de régions, elles mêmes associations d'entités plus restreintes. À chaque niveau l'Histoire donne des règles de solidarité entre ces entités et des compétences à chacune. À chaque niveau l'Histoire a transféré des compétences d'un niveau d'entité politique à un niveau plus large.

Les divers gouvernements français imposent le regroupement de communes, de régions, avec l'argument de prétendues économies budgétaires et de mise en conformité avec le projet européen. Cela donne un dangereux résultat : on entend déjà certains présidents de région parler de préférence régionale. C'est à dire que les solidarités entre entités politiques, résultats de siècles d'élaboration, sont remises en question. Remarquons que le processus de regroupement de communes et de régions s'accompagne d'un dessaisissement de compétences de l'État vers les régions, par exemple dans le droit du travail, exactement à rebours du processus historique de formation de l'État. Il n'est pas sûr que l'on y gagne en démocratie mais il est certain que l'on y perd en solidarité. Les tenants de la "construction" européenne avancent depuis toujours que leur but est de dépasser les nationalismes. Au lieu d'avoir une trentaine de nationalismes nous allons vers deux cents régionalismes. Diviser pour régner ?

La formation des états-nations européens a duré des siècles. La "construction" européenne a été imposée en quelques années. Est-ce la continuation du processus historique de regroupement d'entités politiques ? Regrouper les états nationaux dans un ensemble plus large ?

Il faut ici faire intervenir la notion de pertinence d'une entité politique, pertinence par rapport aux prises de décision et au respect de la démocratie. Autrement dit, quelle est l'instance politique et quels sont les responsables politiques qui doivent rendre des compte aux citoyennes et aux citoyens?

Le rôle de défausse de responsabilité que joue la Commission Européenne en faveur des gouvernements nationaux a déjà été remarqué. Cela fait partie d'un discours plus général qui raconte l'impuissance des politiques face aux puissances financières. Une impuissance qui est politiquement voulue et qui est une des causes de l'abstention importante aux élections. Pourquoi voter pour des personnes se disant impuissantes ?

Mais le rôle véritable de la Commission est de faire croire que les états-nations ne sont plus les instances pertinentes devant rendre compte aux citoyennes et aux citoyens. Il y a là un dénis de démocratie à double entrée : pratiquement il n'y a plus d'instance pertinente et la perte de compétence des états-nations n'a pas été voulue par les peuples. Ce manque de mandat populaire est le résultat d'un temps historique trop court pour mettre au point un tel glissement de compétence, d'une volonté délibérée des oligarques européens de ne pas consulter les peuples, ou de le faire avec beaucoup de parcimonie, ou de ne pas tenir compte de l'avis des peuples quand ils ont pu en exprimer un. Pour mémoire : les danois et les irlandais ont dû revoter pour le même référendum après un premier vote qui n'avait pas plu aux oligarques ; les français et les néerlandais ont vu leur vote contre le Traité de Constitution Européenne bafoué.

Pour toutes celles et tous ceux qui veulent lutter pour l'émancipation des peuples, la fin de l'exploitation, la fin d'un système qui reporte entièrement sur les classes populaires le coût de la crise que le système lui même engendre, il est important de bien comprendre quelles sont les instances pertinentes dans lesquelles situer le combat.

Que n'a-t-on pas entendu que vouloir se battre au niveau de la France est inutile et que la seule lutte qui compte doit être menée au niveau européen, voire mondial.

Ce discours est en pratique un formidable facteur de démobilisation. Mais surtout est une énorme erreur stratégique.

Si on abandonne le cadre national pour mener les luttes il n'y a plus de cadre pertinent pour obtenir des résultats. Il reste souhaitable et essentiel de rechercher des coordinations internationales pour les luttes. Mais comment, par exemple, lutter et gagner contre le démantèlement du code du travail en France ? Attendre que les différentes législations soient harmonisées par le bas pour qu'on puisse lutter au niveau européen ? De même comment lutter et gagner contre le démantèlement des services publics en France ? Contre les cadeaux aux entreprises françaises au détriment du pouvoir d'achat et des prestations sociales des salariés ? Quelle est la pertinence du niveau européen dans ces questions ?

Tout cela montre qu'un discours excluant à priori la sortie de la France de l'Union Européenne ne contribue pas à armer les es populaires pour leur combat émancipateur.

La sortie de l'Union Européenne n'est pas inéluctable mais elle doit être envisagée si elle est la condition pour gagner.