J'ai vu hier soir le film de François Ruffin et Gilles Perret "Au boulot".
L'idée du film est de montrer à la chroniqueuse Sarah Saldmann, qui sévit sur les télévisions des milliardaires en prononçant des phrases inadmissibles sur le peuple, c'est à dire sur les personnes qui vivent de leur travail, c'est à dire sur les personnes survivant avec de maigres indemnités compensatoires de la destruction de leurs vies par le système capitaliste, qu'elle dit des choses à vomir et de la mettre au défi de vivre quelques jours dans les mêmes conditions que les personnes du peuple qu'elle méprise. Dans la première partie du film le pari semble réussir, bien que, au détour d'un dialogue avec Ruffin, au détour d'un commentaire, le "naturel" de Saldmann revient au galop. Par exemple, concernant des dépenses pour de produits de luxe elle dit : "un bijou à 20000 (vingt mille) euros, une montre à 50000 (cinquante mille) euros, c'est mon droit d'en avoir". Par exemple, concernant les personnes qui, détruites, n'ont pas la force de se relever, elle les compare en termes méprisants aux personnes "courageuses" qui ont eu la force de faire face à l'adversité. Il aurait été facile de lui rétorquer que si elle peut se payer des articles de luxe à des prix faramineux c'est grâce à l'exploitation du peuple qui permet de donner aux riches actionnaires dont elle fait partie des dividendes scandaleusement élevés et immérités. Il aurait été facile de lui rétorquer que la solidarité, principe sacré mais inconnu des actionnaires, doit aider les personnes détruites par le système. Il aurait été facile mais Ruffin a raté ces moments.
Ce film peut apparaître nécessaire. Mais il est non suffisant pour plusieurs raisons.
La mise en contact de Saldmann avec la vraie vie du peuple se fait dans ce film uniquement avec les personnes les plus pauvres, les plus exploitées, les plus détruites. Mais les propos à la télévision de la chroniqueuse s'attaquent à tout ce qui fait partie du salariat, c'est à dire à toute personne qui vit de son salaire. Les "classes moyennes", c'est à dire les populations moins durement exploitées, sont absentes dans le film. En tant que spectateurs, les personnes de "classes moyennes" peuvent, par effet pervers culpabilisateur, se trouver dans la situation de Saldmann imaginée par Ruffin : découvrir, redécouvrir l'extrême pauvreté, l'extrême exploitation, l'extrême destruction causée par le système capitaliste en se sentant privilégié-e-s.
Le but de faire changer l'avis de Saldmann sur le peuple semble partiellement atteint. Mais la chroniqueuse est une bonne comédienne et la fin du film montre que ce but est raté.
Un des motifs de Saldmann, en acceptant de participer au film peut être uniquement la curiosité, participer à une activité nouvelle qui n'engage à rien.
Mais un autre motif de Saldmann, non vu ou négligé par Ruffin, est la complémentarité de sa participation au film avec son activité de chroniqueuse. Cette activité s'inscrit dans une démarche consciente, idéologique, persévérante : élargissement de la fenêtre Overton.
Selon le politologue Clément Viktorovitch, la fenêtre d'Overton est « l'ensemble des opinions qui sont considérées comme dicibles, acceptables au sein de l'opinion publique. L'ensemble de ce que l'on peut dire en tant qu'acteur du débat public sans être immédiatement frappé d'opprobre, sans être immédiatement renvoyé au ban du débat public. Et donc, toute l'idée de cette fenêtre, c'est qu'elle est dynamique, elle s'élargit, elle se contracte, elle se déplace ».
Saldmann fait partie de ces chroniqueuses et chroniqueurs dont le "cahier des charges" de leurs interventions télévisées est l'élargissement à droite de la fenêtre d'Overton. Dire des choses inadmissibles sur la condition des populations exploitées, dire des insanités à la limite de la légalité, cela fait que des propos politiques inacceptables à un moment donné, apparaissent respectables et mesurés après l'élargissement de la fenêtre d'Overton. Saldmann élargit la brèche et alors des idées politiques fascisantes apparaissent légitimes.
Saldmann a-t-elle vu dans la participation au film un moyen d'élargir la fenêtre d'Overton autre que ses insanités proférées à la télévision ? Continuer à parler dans le film de personnes sans courage, sans volonté, qui finalement se complaisent dans leur malheur, tout en reconnaissant que la chroniqueuse exagère en ce qui concerne les personnes courageuses qui continuent à accepter l'exploitation malgré sa dureté, n'est-ce pas donner crédit à l'idée que l'extrême pauvreté est le résultat d'un manque personnel de volonté ? Que donc il n'y a que responsabilité personnelle dans l'état d'extrême pauvreté ?
Et si moi aussi je tentais un élargissement de la fenêtre d'Overton ? Question : peut-on dialoguer avec tout le monde ? Dialoguer avec des personnes, avec des forces politiques, des personnes représentant des forces politiques, (les chroniqueurs et chroniqueuses en font partie) : il y a dialogue et dialogue. Le dialogue avec des personnes, des groupes informels de personnes est hautement conseillé. Sur les questions concernant le système économique -système qui conditionne tous les aspects de notre vie, travail, santé, environnement, éducation- donc sur les questions politiques au sens large, on ne peut pas dialoguer avec tout le monde. Il faut choisir son camp. On dialogue avec les alliés, c'est à dire les forces politiques qui mettent en cause le système. On ne dialogue pas avec les adversaires, forces politiques ou personnes représentant des forces politiques favorables au système capitaliste.
Le dialogue tenté par Ruffin avec Saldmann est raté. On pouvait le prévoir.
Film nécessaire ?
En résumé, un sentiment d'insatisfaction sur ce "Au boulot".